Avec le réchauffement climatique, de plus en plus de vignerons corses se tournent vers d’anciens cépages insulaires, plus résistants aux fortes chaleurs. Pour apprivoiser ces cépages oubliés, ils bénéficient de l’expertise du CRVI, qui concentre notamment son action sur l’adaptation de la filière vin au réchauffement climatique.
Sur les vignes, il ne reste quasiment plus de raisins. Conséquence de la chaleur, cette année, les vendanges ont débuté beaucoup plus tôt, début août. En écartant les feuilles, Josée Vanucci exhume pourtant une grappe dont elle goûte un grain blanc : « C’est du carcajolo bianco. C’est très intéressant : il n’est pas trop sucré et conserve de l’acidité, à ce stade de la compétition, alors que tout le reste du raisin est déjà rentré ». Une bonne surprise qui semble dérouter la viticultrice elle-même : « La route est longue, c’est pour ça que je n’ai planté qu’une collection, pour prendre le temps d’observer. Je ne peux pas vinifier tout de suite ». Des « collections », c’est-à-dire des cultures miniatures de cépages anciens, elle en compte plusieurs sur son domaine.
« Là, nous avons du « Paga Debiti ». C’est un vin qui avait mauvaise presse avant les années 60 en termes de qualité. Il était utilisé, comme son nom l’indique, pour « payer ses dettes », il était donc très productif. Aujourd’hui on se rend compte que, même avec une année très chaude, le Paga debiti accumule peu de sucre, comparativement à un Vermentinu. En assemblant les deux, on tempère l’incidence du climat sur la qualité du vin », explique Josée Vanucci.
« La Corse a toujours été une terre de vin : il y avait une viticulture de coteaux avec tous ces cépages. Après l’indépendance d’Algérie, les rapatriés ont investi les coteaux et on a balayé ce qui existait ici pour implanter les cultures de là-bas », relate la vigneronne. « Les cépages majoritaires – Vermentinu, Sciacarellu, Niellucciu – ont survécu mais les autres cépages minoritaires répartis dans toute l’île sont tombés dans l’oubli ». Cette question des terres viticoles, d’ailleurs, aboutira aux événements d’Aléria en 1975.
Pour Josée Vanucci, la culture de ces cépages insulaires oubliés est donc avant tout une posture militante, dans une démarche de « riacquistu », la réappropriation des terres par les vignerons corses. Une posture confortée par les qualités de certains cépages, plus adaptés dans un contexte de réchauffement climatique …
Plus acides, moins alcoolisés … C’est, certes, une question de goût, mais aussi de composition chimique. Depuis 1982, le CRVI, implanté à San Giuliano, a redécouvert trente-trois cépages insulaires tombés dans l’oubli. Une vingtaine a été remise au goût du jour, à disposition des vignerons qui peuvent les intégrer à leurs vins. Les autres sont toujours en cours d’expertise. « On le retrouve principalement dans les vignes anciennes mais avec le temps, les gens nous connaissent et nous apportent parfois des échantillons. On a retrouvé des cépages un peu par hasard qui se sont avérés intéressants à la fois sur le plan du réchauffement climatique et pour diversifier la culture du vin », détaille Nathalie Uscidda, directrice générale du CRVI.
En matière de réchauffement climatique, trois cépages s’avèrent particulièrement intéressants sur le plan de l’acidité : le Genovese, le Riminese et le Cualtarellu.
« Quand un vin manque d’acidité c’est problématique d’un point de vue sensoriel, en matière d’équilibre. L’équilibre en bouche n’est pas idéal. C’est également problématique parce que l’acidité est un support de la stabilité microbiologique du vin, qui aide à la conservation », explique Fanny André, ingénieure agronome et œnologue pour le CRVI.
@france3corse.viastella Avec le réchauffement climatique, de plus en plus de vignerons corses se tournent vers d’anciens cépages insulaires, plus résistants aux fortes chaleurs. Pour apprivoiser ces cépages oubliés, ils bénéficient de l’expertise du CRVI, qui concentre notamment son action sur l’adaptation de la filière vin au réchauffement climatique.
Retour à Tallone, sur le domaine de Josée Vanucci, qui préside par ailleurs le Centre de recherche viticole insulaire (CRVI). Dans sa cave, la vigneronne produit à la fois des vins issus d’assemblages entre des cépages plus « classiques » et ces cépages dits « secondaires », mais elle propose aussi des bouteilles de Genovese ou Ministrellu purs. Avec une différence importante : ces bouteilles-là ne peuvent bénéficier de l’appellation d’origine contrôlée apposée sur les autres crus.
« C’est là tout le paradoxe : ce sont des cépages typiques … mais on ne leur ouvre pas la porte de l’indication géographique » tique la viticultrice. Elle estime que les cahiers des charges doivent évoluer.
Ce détail, pourtant, ne semble dissuader ni sa clientèle nationale ni internationale : « Les gens n’ont plus envie de manger ou boire standardisé. Les marchés japonais et américains sont friands de cépages différents, qui racontent une histoire et sont gageures de rareté. Le consommateur français est aussi dans l’air du temps. Les gens sont curieux et veulent déguster des choses différentes » constate ainsi Josée Vanucci.
Les effets du réchauffement climatique sur la culture du vin sont multiples : outre l’impact sur la structure chimique du vin, elles apportent aussi de nouveau prédateurs, comme la cicadelle africaine, un insecte venu d’Afrique qui ravage les feuilles de vignes. Face à ces fortes chaleurs, Le travail sur les cépages anciens est une solution mais il en existe d’autres.
« Une des options est d’explorer d’autres terroirs, notamment en altitude. C’est la solution ciblée par une catégorie de vignerons. On peut aussi songer à ombrer les vignes ou à l’utilisation de souches de levures », conclut Nathalie Uscidda.