Autour des ruines du château Prince Pierre, à l’entrée de la vallée de Calenzana, un projet viticole et oenotouristique de grande ampleur agite les esprits. Les frères Jean-Raphaël et Jean-Vincent Racine-Grisoli, installés depuis 2017, veulent donner vie au Domaine Prince Pierre-Napoléon Bonaparte : un vignoble en biodynamie, une cave sur place, des logements pour les saisonniers et la remise en état du château pour accueillir des activités touristiques.
Pour rendre possible cette transformation, la commune a enclenché une révision « allégée » du plan local d’urbanisme (PLU), visant à rendre constructibles des terrains autour du château afin d’autoriser non seulement des habitations et leurs annexes, mais aussi de nouvelles constructions destinées à l’accueil touristique : chais, vinothérapie, dégustation, hébergement, restauration, visites, expositions ou encore gîtes ruraux.
Mais entre critiques environnementales, réserves de l’État et accusations de diffamation, le dossier s’est transformé en champ de bataille.
U Levante tire à boulets rouges
Dans une publication diffusée le 26 septembre dernier, l’association de défense de l’environnement U Levante accuse le maire de Calenzana, Pierre Guidoni, d’avoir « spécialement ficelé » le plan local d’urbanisme (PLU). La commune de Calenzana a en effet enclenché une révision allégée n°3 – un type de révision permettant de faire évoluer certains éléments à enjeux du PLU, selon des modalités plus souples – pour rendre constructibles certaines parcelles du domaine.
Or, selon U Levante, cette procédure, prévue pour des ajustements techniques, ne saurait légaliser un programme mêlant habitations, nouvelles constructions avec piscine, équipements agricoles et accueil touristique en zones agricoles et protégées. Dans son communiqué, l’association raille : « Et hop ! On repousse la limite des EPR (espaces proches du rivage), et hop ! On rend constructibles les Esa (espaces stratégiques agricoles) et les Erpat (espaces ressources pour le pastoralisme et l’arboriculture traditionnelle), et hop ! On oublie la loi Littoral et le Padduc.«
U Levante évoque aussi des « constructions déjà visibles » sur le site, rappelle l’expulsion du berger Jean-Christophe Savelli – qui exploitait 87 hectares de terres avant le rachat du domaine par les frères Racine-Grisoli – et pointe également le « profil des propriétaires« . L’association souligne qu’en décembre 2019, le tribunal correctionnel de Bastia a condamné les deux frères à deux mois de prison avec sursis, 2 000 euros d’amende et trois ans d’interdiction de détention d’armes, à la suite d’une rixe avec le berger sur fond de conflit foncier. Les intéressés ont toujours contesté les faits.
Un avis défavorable des services de l’État
Dans un communiqué transmis à notre rédaction, la préfecture de Haute-Corse a confirmé que les services de l’État comme la CTPENAF – une commission consultative chargée de veiller à la protection des espaces agricoles et naturels, réunissant l’État, la Collectivité de Corse, les chambres consulaires et des associations – avaient rendu un avis défavorable sur le projet. Selon elle, « il n’est pas établi que les constructions à usage d’habitation présentent un lien avéré de nécessité agricole, ni que l’activité décrite justifie la présence permanente et rapprochée de l’exploitant« .
S’agissant de l’accueil touristique, l’État rappelle que « les vestiges du château existant ont prioritairement vocation à accueillir l’activité projetée« , et non la création de nouveaux bâtiments. Une position qui fragilise la démarche municipale, même si l’avis de la commission reste consultatif. Selon nos informations, le rapport rendu à l’issue de l’enquête publique est, lui, favorable à la révision du PLU.
Des propriétaires vent debout
Face aux critiques, le domaine a publié sur Facebook une longue réponse accusant U Levante de « mensonges » et de « diffamation ». Les frères Racine-Grisoli affirment défendre un projet d’abord agricole : 35 hectares de vignes déjà plantées en biodynamie, complétées par des cultures de safran, d’oliviers et de ruchers. Quant aux « constructions déjà visibles » pointées par l’association, Jean-Raphaël Racine-Grisoli assume la présence de mobile homes. « On a mis des mobile homes pour loger nos saisonniers, jusqu’à quinze pendant les vendanges. Ce ne sont pas des villas, ce sont des hébergements provisoires, prévus par le Code du travail. On n’a pas le choix, à Calvi il est impossible de loger du personnel en pleine saison.«

Contacté, Jean-Raphaël Racine-Grisoli met aussi en avant les avis favorables de l’INAO, de la Chambre régionale d’agriculture, de plusieurs communes voisines et du commissaire enquêteur. Selon lui, l’avis négatif de la CTPENAF n’est qu’un « avis consultatif » et ne bloque en rien la procédure. Il balaie les accusations d’urbanisation déguisée, assurant que le château serait rénové pour accueillir des activités d’œnotourisme « comme cela se fait en Provence, dans le Bordelais ou en Italie« .
Les porteurs soulignent également que l’espace stratégique agricole (ESA) concerné n’a pas été supprimé, mais « déplacé des zones rocheuses autour du château vers les parcelles déjà plantées en vignes« , avec selon eux un agrandissement de trois hectares à la clé. Concernant les espaces proches du rivage (EPR), ils affirment avoir simplement recollé le zonage sur les limites retenues par le Padduc, « difficile d’être plus respectueux du texte« , insistent-ils.
U Levante accusée d’appliquer une « géométrie variable » et de cibler certains projets
Les frères mettent enfin en avant la reconnaissance croissante de leur production, citée en 2024 dans le Guide des meilleurs vins de France et déjà exportée jusqu’en Asie. Le co-gérant indique par ailleurs avoir saisi son avocat et envisage une action judiciaire en diffamation.
Ils accusent en retour U Levante d’appliquer une « géométrie variable » et de cibler certains projets tout en épargnant ceux de leurs proches. Dans leur réponse publique comme dans l’entretien accordé à notre rédaction, les frères Racine-Grisoli évoquent des constructions ou aménagements qu’ils jugent irréguliers dans la vallée, passés sous silence par l’association. Autant d’exemples qui, selon eux, témoignent d’un système de « deux poids, deux mesures » dont ils s’estiment victimes.
Reste la position de la municipalité, à l’origine de la révision du PLU. Sollicités, ni le maire de Calenzana, Pierre Guidoni, ni son premier adjoint et président de l’intercommunalité Calvi-Balagne, François-Marie Marchetti, n’ont donné suite à nos demandes. Une réponse que beaucoup attendent, alors que le dossier est loin d’avoir livré son dernier chapitre.